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Mystère à l’atelier : la naissance d’Orsolina

Une interview de Simona Bisconti, fabricante de géante, par Léa Verkindere, stagiaire en communication.

S’il y a bien un espace chargé de mystères au sein de la Fabrique de Théâtre, c’est l’atelier de fabrication de marionnettes. A peine la porte poussée, on tombe nez à nez avec des faciès grotesques, des perruques hirsutes, des membres démantibulés, des regards de verre ou de plomb. Des dizaines de marionnettes sont là, en attente d’un spectacle, posées sur les étagères ou placardées aux murs. Au premier abord c’est déroutant – et un peu lugubre -, puis on aperçoit un pistolet à colle, une trousse à outils, des piles de tissus et du kapok multicolore qui s’égraine sous les tables et sur les sièges. Ici on fabrique des marionnettes. On leur donne vie, de fil à fil, de couture en collage. Le processus de création démarre sur le papier, puis, quelques semaines plus tard, c’est presqu’un être de chair et de sang qui franchira la porte…

Et justement, affairée au milieu de l’atelier, Simona Bisconti épaulée par Crystel Fastré, régisseuse et responsable de l’atelier, enfante lentement d’Orsolina, la géante du spectacle éponyme, en résidence à la Fabrique au mois d’avril 2023.

 

Léa – Quel est ton parcours dans le monde de la marionnette ?

Simona – J’ai commencé par le théâtre physique, en Italie, en apprenant la méthode Jacques Lecoq. Par la suite, j’ai pu me former au théâtre de figure et d’objet. J’ai continué avec le clowning et le burlesque. J’ai pratiqué la prose et le théâtre dramaturgique. Cela m’a permis d’écrire et de performer sur divers spectacles.

Léa – Pourquoi avoir voulu réaliser ta marionnette à la Fabrique ?

Simona – Quand je travaillais sur « l’Histoire de l’Oie », j’ai parlé à Anna Romano de mon texte « Orsolina » et de mon idée de marionnette géante. J’étais d’ailleurs dans l’atelier, en train de raconter mon histoire, quand Crystel m’a exprimé qu’elle souhaitait aussi travailler avec moi. Les planètes étaient alignées !

Il faut dire que la Fabrique est un lieu inspirant et l’atelier de fabrication de marionnettes se prête parfaitement au développement et à la construction.

Cela aide beaucoup de pouvoir se nourrir dans un environnement créatif. On a accès à du matériel et des machines auxquelles je n’aurais jamais pu avoir accès en travaillant seule. Je peux aller voir sur scène comment mes progrès donnent, car l’atelier est juste à côté, puis faire les modifications etc…

Par exemple, pour la réalisation de la peau d’Orsolina, une ancienne marionnette était habillée de toile de jute. Nous avons essayé de faire la même chose au niveau d’une main, même si au final cela faisait trop « Frankenstein ».

Léa – Quelles sont les techniques utilisées pour créer Orsolina ?

Simona – Mon idée pour la marionnette était d’avoir des mouvements qui sont mécaniques et électroniques – mais toujours contrôlés par la marionnettiste : je veux toujours être celle qui fait du théâtre, qui puisse se tromper et que ce ne soit pas pré-enregistré. Le public me verra aussi à travers Orsolina et c’est important, car c’est moi qui raconte l’histoire.

Un ingénieur en Italie nous a imprimé en 3D des pièces qui viennent s’adapter parfaitement sur le corps de la marionnettiste et de la marionnette, afin de l’avoir au-dessus de moi pendant je serai montée sur échasses (défi supplémentaire). Il y a aussi une Université polytechnique qui va nous aider à construire un exosquelette pour la partie supérieure, essentiellement les bras. En outre, des experts en intelligence artificielle travaillent sur la tête de notre marionnette afin de lier mes mouvements et mes expressions au visage de la marionnette. C’est assez visionnaire.

Léa – Comment arrive-tu à concilier la création d’Orsolina et l’adaptation du spectacle à celle-ci?

Simona – A la base, j’avais écrit un texte en italien de 15 chapitres. On a sélectionné les passages nécessaires à la narration et on essaye de rendre le reste de l’histoire le plus visuel possible. On pense à des passages et ensuite on voit ce que la marionnette sait faire ou pas. C’est toujours un mécanisme de feed-back. On avance tous ensemble dans la même direction, mais c’est toujours en recherche.

Mais pour ce genre de projet, il n’y a pas de chemin tout tracé. On doit faire beaucoup d’essais. Tout évolue progressivement.

 

Je quitte l’atelier sur la pointe des pieds. Au milieu de monticules de matériaux divers, les pieds dans les reliquats de kapok multicolore, Simona s’est déjà reconcentrée sur sa création. Tandis que j’interviewais l’autrice et la créatrice, j’ai eu plus d’une fois l’impression que des formes amicales se penchaient pour mieux entendre, que certaines marionnettes inachevées échangeaient des regards complices.

La porte se referme doucement sur ce petit monde à la fois très réel et absolument imaginaire. J’ai rencontré deux femmes exceptionnelles. La première, Simona, dont les mains expertes s’activent à chercher le chemin à la fois textuel et technique. La seconde, Orsolina, encore en pièces détachées et pourtant si présente.

 

Une interview réalisée par Léa Verkindere, stagiaire en communication.